Anniversaire ...
27 février 1988, 16h40.
Me voila assis pour la deuxième fois dans la salle d'attente de ce médecin. Je sais d'ores et déjà que ce sera la dernière. Je ne l'ai choisi que pour me prescrire mon premier test HIV et me délivrer le résultat. Je me souviens pourtant avoir hésité à le faire il y a 3 semaines, lorsque j'ai vu sur son bureau, en m'asseyant, l'enveloppe qu'il adressait au trésorier du comité de soutien départemental RPR. Et finalement la gêne dont il avait fait preuve en me posant les questions logiques sur ma vie sexuelle m'avait poussé à lui faire confiance.
Je l'entends raccompagner le patient précédent dans le couloir. La porte d'entrée se referme mais il ne vient pas me chercher. Une minute, deux minutes, ... plus de 5 minutes s'écoulent. Le silence règne dans le cabinet. Si le résultat était négatif, il ne prendrait pas autant de temps pour se préparer à le dire. Ou alors, c'est un vicieux : il veut me faire flipper en attendant pour que ça me serve de leçon.
Un bruit de pas. La porte de la salle d'attente s'ouvre et son visage émacié se tourne vers moi. Je ne distingue pas ses yeux. J'entends à peine sa voix m'inviter à le suivre.
Il porte une chemise bleu clair à col blanc, col bien trop grand pour son pauvre cou et sa cravate est suffisamment lâche pour laisser apparaitre le premier bouton. Son cabinet est toujours aussi bordélique, c'est bien le seul truc qui me plait chez lui.
Je m'installe dos à la fenêtre, il s'assoit à son tour, se racle la gorge et me demande comment je vais. Je lui réponds que je suis impatient de savoir après ces trois semaines d'attente. Il ouvre alors le dossier qu'il triturait depuis le début, prend une enveloppe à l'entête du laboratoire qui m'a fait la prise de sang. L'enveloppe est ouverte, il déplie le courrier, il y a trois feuillets dont un qui vient de Mérieux.
- "On a bien fait de faire ce bilan sanguin, dit-il sans aucun sourire, il y a du bon et du moins bon ..."
Un silence. (Qu'est-ce qu'il attend pour continuer ce con ?)
- "Oui, alors ?"
Il prend une grande et profonde respiration.
- "Tout d'abord il semblerait que vous ayez une hépatite B depuis quelques temps. Avez-vous été fatigué ces derniers mois ? Facilement écœuré ?
- Non, pas particulièrement.
- Bon, de toutes façons, elle est presque cicatricielle, ce n'est pas le plus important."
(Ok, et si on y venait ... au plus important, hein ?)
- C'est-à-dire ?
- Et bien voila, vous êtes séropositif (Arghh le mot est dit ...)... pour la syphilis ... (Hein ? ... mais de quoi il me parle là ? La syphilis ? ce truc du XIX° siècle ?)
- Hein ? la syphilis ?
- Oui, et vous êtes d'ailleurs au stade tertiaire de la syphilis, c'est-a-dire contagieux par simple contact dermatologique. Vous devez vous faire hospitaliser le plus vite possible. Je vais appeler l'Hôtel-Dieu pour demander si c'est possible demain.
- Hein ? demain ?
- C'est un cas d'urgence, je suis obligé de le signaler à la DDASS et de m'assurer de votre suivi hospitalier. Et puis comme ça, ils seront plus à même de vous faire d'autres prises de sang pour étudier les interactions entre l'hépatite, la syphilis et le H ... euh ...
- le HIV ? parce que je suis aussi séropo pour le HIV ?
- Euh ... oui ... je ne voulais pas vous l'apprendre aussi ... euh ... voila quoi ... je suis désolé ...
Pas une seule fois son regard n'a croisé le mien. Il s'est ensuite occupé d'appeler l'hosto et de me faire admettre pour le lendemain matin. Pas une seule question sur mon ressenti, pas une seule parole de réconfort. Démerde-toi avec ton problème, petit con de pédé, tu l'as bien cherché, tu as eu le gros lot "hépatite-syphilis-HIV".
Je suis dans un brouillard intellectuel total. Hépatite. Syphilis. HIV. Ces trois mots tournent en boucle dans mon esprit. Hépatite. Syphilis. HIV. Je n'ai même pas de questions, je suis incapable de faire autre chose que d'acquiescer aux affirmations de ce toubib. Hépatite. Syphilis. HIV. De prendre les papiers qu'il me tend. Ceci pour le médecin de l'hosto. Hépatite. Syphilis. HIV. Voila, c'est fait. Je suis séropo. Espérance de vie 3 à 5 ans. Hépatite. Syphilis. HIV. Putain, mais c'est quoi ce bordel, ça existe encore la syphilis ? Hépatite. Syphilis. HIV. J'ai 23 ans et je vais mourir. Hépatite. Syphilis. HIV. Je suis mort. Je suis un vivant-mort. Hépatite. Syphilis. HIV. Il se lève. Je me lève. Je sort de son cabinet. Je descend l'escalier. Hépatite. Syphilis. HIV. Je me retrouve dans la rue, ça pue la vie. Hépatite. Syphilis. HIV. Je marche comme un automate. Je me retrouve devant mon immeuble. Hépatite. Syphilis. HIV. Je monte et j'ouvre la porte. Hépatite. Syphilis. HIV. Je pleure, mes genoux lâchent et je m'affaisse contre la porte. Hépatite. Syphilis. HIV. Soudain le téléphone sonne, il est 20h30. La vie me rappelle à elle.
... 20 ans ...
27/02/08 - 06:57
très content que tu sois là, avec nous! ;op
marrant (euh, si on veut), pour moi c'était un fin février oh si,
en 1992... mais bon, je n'avais eu que le "classique"...
groovybulgare