"Le XX° siècle, c’est vraiment du passé ..."
Cette petite phrase anodine entendue ce soir dans le métro m’a plongé dans une introspection sur ma perception du temps et de son inéluctabilité (prononcez-le à haute voix, c’est un joli mot !).
Enfant, ma notion du temps, en tant que durée, a été façonnée par les adultes de mon entourage, au premier rang duquel je me dois de citer ma grand-mère maternelle, du siècle dernier disait-on, du siècle avant dernier dirait-on aujourd’hui (ou même du siècle pénultième !), car née en 1898, alors que Marie Curie suait sang et eau à touiller ses chaudrons d’uranium. Elle est adolescente quand la guerre éclate et que son amoureux est envoyé au front. Elle apprend en mars 1915 qu’il a été tué lors de la bataille d’Ypres, en novembre 1914. Elle avait pourtant continué à lui écrire une lettre par semaine même sans réponses de sa part, et son écharpe qu’elle lui avait faite au crochet pour Noël l’attendait toujours sur la cheminée. En juillet 1915, tous les cheveux de ma grand-mère sont définitivement blancs. Je l’ai toujours vue avec son halo de longs cheveux neigeux, et tous les soirs, elle passait une demie heure à les brosser, assise sur son lit face au miroir de la penderie. Je suis sûr qu’elle lui dédiait cette demie heure quotidienne. (Cette histoire est sans doute difficile à saisir pour ceux qui envoient 5 ou 6 sms "T OU ?" par jour !)
En 1928, ma grand-mère se résout à accepter les avances de mon grand-père ("un homme sérieux et travailleur au regard doux", ses propres mots pour traduire ses sentiments d’alors à son égard !). Elle parvient enfin à lui dire "tu" en 1934 et ma mère, leur fille unique, naît en 1936. J’ai donc toujours entendu ma mère dire en riant qu’elle n’aimait pas travailler car elle était née pour les congés payés. C’est-à-dire qu’avant ma mère, on travaillait 10 heures par jour, 6 jours par semaine, 52 semaines par an. Le temps du repos n’était qu’intercalaire, le temps du plaisir n’existait que pour certains. C’était vraiment le moyen age social et c’est pourtant à portée d’une génération.
Ensuite vient le conflit mondial de 1945 et aux images de la télé et du cinéma, je préfère les mots de mes parents qui me racontent leur guerre : le chemin de l’école rallongé pour passer le long de la voie de chemin de fer dans l’espoir de rapporter deux ou trois galets de houille tombés de la pelletée d’un cheminot ; l’effroi et la haine qu’ils ressentaient quand ils croisaient des soldats allemands, le racisme qui en est né et qu’ils ont eu à combattre ensuite dans leurs propres esprits. Le temps de grandir pour comprendre, espérer en l’Europe naissante pacifiée. Croire en la marche des temps modernes contre l'obscurantisme d'hier.
En grandissant, on apprend à compter le temps, et mes parents me rappellent souvent que j’étais devenu infernal dès que j’ai su lire l’heure, une vraie horloge parlante ! Ils se souviennent aussi que j’ai pleuré pour mes 10 ans, car "j’aurai toujours un âge à deux chiffres". Je me vois encore calculer l’âge qu’auraient tous mes proches en l’an 2000. Le temps était devenu une mesure, une réalité scientifique.
Et en février 1988, un médecin maladroit m’annonce ma séropositivité en l’accompagnant d’une "espérance de vie de 4 à 6 ans en moyenne, mais cela peut être aussi 10 ans ou 1 an". Espérance de vie ? de survie plutôt ! Avec le recul, c’est vraiment la plus forte perturbation que j’aie ressenti dans ma perception du temps. Une accélération fulgurante, accompagnée à la fois d’une envie de légèreté de l’instant et d’un besoin de profondeur et de sens. Dans les jours qui suivirent cette annonce, je me souviens d’une bousculade de réflexions et de questions : "Je ne verrai sans doute jamais l’an 2000, à quoi bon cotiser pour la retraite, et si je faisais un casse, c’est peut-être la dernière fois que je vois mes parents".
Quelques mois après, je me suis rendu compte que ces questions pouvaient se poser quelque soit son état de santé, que j’avais en fait la chance d’avoir pris conscience du Temps. Celui qui passe et celui qui reste. Celui qu’on gâche et celui qu’on prend. Celui qu’on gagne ou celui qu’on perd. Celui qui compte et celui qu’on compte. Et, grâce aux petites pilules magiques, vint ensuite le temps des défis : fêter mes trente ans, voir le XXI° siècle, survivre à mon chien, avoir le temps de créer ma société, atteindre la quarantaine, vivre plus longtemps avec le HIV qu’avant sans, survivre à mes parents, voir le XXII° siècle (euh … ce sera plus dur ça !).
Alors oui, bien sûr, le XX° siècle c’est vraiment du passé. Et si cette sentence a tant résonné en moi, c’est que le jeune godelureau échevelé qui l’a prononcée, dans une discussion avec des congénères, l’a noyée dans un discours politique d’une raideur et d’une intransigeance qui m’ont heurté. Il tentait d’une part de valider l’engagement de la guerre en Irak, puis proposait la suppression radicale des jours fériés qui déstabilisent les entreprises et le retour à 3 semaines de congés payés pour le salut économique du pays, pestait contre ces étrangers qui dénaturent la France, et finissait par applaudir l’arrivée des franchises médicales et réclamer l’abolition des remboursements de pseudo malades assistés à 100%.
J’aurais du lui dire ce que je viens de vous confier, mais il m’avait provoqué une telle nausée, que si j’ouvrais la bouche à ce moment là, ce n’étaient pas des mots qui allaient sortir.
... tempus fugit ...
07/06/07 - 01:08
C'est un programme passionnant que d'apprendre à aimer vieillir.
ned