Première fois ... (fin)
...
J’ai gagné.
Non seulement j’ai encore gagné le cache-cache mais j’ai gagné aussi un nouveau monde. Un monde fait de frissons, d’incroyables sensations. Comme ses poils étaient fabuleux au toucher, comme le parfum de son sexe était enivrant, comme le goût de sa langue est encore présent dans ma bouche, comme ses gémissements étaient beaux à entendre, comme je regrette de ne pas avoir vu son sourire de jouissance.
Tout en se passant un gant de toilette sur le visage, Rissert me regarde en biais "Pourquoi tu souris bêtement ? " me lance-t-il d’un coup de menton vers l’avant.
Je hausse les épaules, passe la brosse à dents du coté droit, frotte quelques secondes et crache dans le lavabo. Pourquoi Maletta connaissait-il mon nom ? Savait-il que la porte serait ouverte ? Qu’y a-t-il dans cette cave d’ailleurs ? Qui a marché dans le gravier de la cour d’honneur ? Quand aurai-je des poils au sexe ? Rissert se prend un coup de serviette de Quemener et lui balance son savon en représailles. Dans le miroir, je vois arriver Babin qui gueule de se calmer et de se dépêcher d’aller au lit. Les 3èmes attendent leur tour pour utiliser les lavabos. Je suis le dernier à sortir et je vois Maletta qui discute avec un autre. Je ressens comme une fierté en le regardant. Lui ne me regarde pas. Et si j’avais mal entendu tout à l’heure ?
Je suis un des derniers à me coucher. Je pose ma montre sur ma chaise de chevet, vérifie qu’elle est à l’heure en comparant à la pendule du dortoir. 21h30. Babin éteint la lumière en nous disant "Bonne nuit", quelques uns répondent, des rires s’étouffent sous les draps. Par les fenêtres, on distingue les branches des platanes qui s’ébrouent devant le clocher de la chapelle. La chapelle. Ma main se pose sur mon sexe. J’ai l’impression de le redécouvrir. La sensation du toucher est différente, comme si ce n’était pas vraiment ma main qui le caresse, comme si une pellicule qui le recouvrait avait été enlevée par la bouche de Maletta. Je me rends compte que j’ai moi aussi un point plus sensible. Comme mon sexe est petit comparé au sien. Une goutte perle, je l’essuie sur le doigt et le porte à la bouche. Ce n’est pas le même goût. J’entends les 3èmes sortir des lavabos.
J’ai envie de retrouver ces sensations. J’ai envie de sentir à nouveau ses mains sur moi, de respirer l’odeur de son sexe, de jouer avec sa langue, je soupire. Mon voisin de lit se met à ronfler. Au loin, des chuchotements. Un halo de lumière passe sous la porte de la piaule de Babin. Un ressort gémit. Pourquoi Maletta m’a-t-il suivi ? Comment savait-il mon nom ? Qu’y a-t-il dans cette cave ?
Je sursaute. Je me suis endormi. J’attrape ma montre mais elle m’échappe et tombe au sol. Il n’y a plus de lumière chez Babin, tout est silencieux. Je retrouve ma montre, les aiguilles fluorescentes indiquent minuit moins quart. Ouf.
Je décide de ne pas prendre le risque de m’endormir à nouveau et de sortir tout de suite du dortoir. Je mets mes chaussons et j’essaie de ne pas faire grincer les lattes du plancher, ou le moins possible. J’ai le cœur qui bat aussi vite que lorsque j’ai entendu les pas dans le gravier tout à l’heure. J’arrive à la porte, je sors dans le couloir. Ici au moins, c’est du carrelage, c’est silencieux.
Je passe devant le dortoir des 3èmes et me dirige vers l’escalier pour descendre au 2ème étage, ce que nous n’avons pas le droit de faire normalement le soir. A mi-palier, je sais que j’entre dans une obscurité interdite, mais je dois continuer. Le couloir du 2ème étage est noir et silencieux. Seule la porte vitrée des toilettes diffuse la pâle lumière grise des lampadaires du boulevard de la Croix-Rousse. J’ai l’impression d’entrer dans un film en noir & blanc. Je suis un Chiche-Capon des Disparus de Saint-Agil. J’entre. Personne vers le lavabo, personne dans le premier WC, ni dans le deuxième, ni dans le troisième, personne vers les urinoirs. Personne. Je m’accoude à la fenêtre et je vois passer un trolleybus, un 13/18. Les perches du trolley font une étincelle, je sursaute. Une main se pose sur mon épaule, je sursaute.
"T’es un chaud, toi, dis donc " me dit Maletta en me passant une main sur les fesses.
- "Pourquoi ?" en me dégageant de ses mains
- Ben t’en veux encore !
- Euh … je sais pas … c’était … bizarre … tu fais ça souvent ?
- Ouais ça arrive, y’en a quelques uns qui aiment bien ça … y’a pas d’mal tu sais …
- ...
- ...
- ...
- Tu pourras me prêter ton livre quand tu l’auras fini ?
- Je peux te le prêter dès demain, je l’ai lu deux fois déjà !
- Sympa merci !
- Bon … on y va ?
Et il m’attrape par la nuque et me fait reculer vers le lavabo tout en m’embrassant à pleine bouche. Sa langue a cette fois un goût de dentifrice mais la chaleur est la même. Je sens immédiatement une main entrer dans mon pyjama et me pétrir les fesses. Je sens également son sexe contre le mien. Je suis rassuré, je n’avais pas halluciné, tout est bien arrivé.
Je m’agenouille devant lui et je vois son sexe qui s’est frayé tout seul un chemin par la braguette à boutons de son pyjama, ça me fait rire. Il me sourit. Je suis content de le voir cette fois. Ses mains m’électrisent toujours même si je suis moins surpris que tout à l’heure. Les sensations sont moins intenses mais chacun de ses gestes écrit sur mon corps. Il y a moins de frénésie mais plus d’onctuosité dans nos frottements. Plusieurs fois je me retrouve dans ses bras, dos contre son torse et je sens son sexe sur mes fesses. Cette sensation me trouble. J’en frissonne, il s’en rend compte et il me dit à l’oreille "attends, ça, tu vas aimer". Il recueille de la salive sur ses doigts et, d’un geste sûr, me l’applique entre les fesses, tout en me massant le trou du cul d’un doigt. Mon corps apprend, emmagasine toutes ces sensations. Peu à peu son doigt me pénètre, il joue à attendre et à me surprendre. Il me propose de me baiser. Ce mot ne m’évoque que sa bouche, aussi je l’interroge d’un haussement de sourcils. Il sourit et me dit avec une grande gentillesse dans le regard "Si tu as mal, ou que tu ne veux pas, tu le dis et j’arrête, ok ? " " Ok ! " Comment peut-il me faire mal alors qu’il m’a ouvert la porte de la quatrième dimension du plaisir !
Il s’approche du lavabo, frotte un peu les doigts sur le savon jaune fiché dans le mur, s’enduit la queue de salive et de savon, s’approche de moi, pose une main sur le bas de mon dos et, doucement, inéluctablement, naturellement, me pénètre. Sa main posée sur mon torse me renvoie et amplifie les battements de mon cœur. "ça va ? " ose-t-il presque timidement. D’un mouvement de tête, je lui réponds ce qu’aucun mot ne peut décrire. Se sentir habité. Empli. Visité. Découvert. Exploré. Fouillé. Investi.
Imperceptiblement, il commence à bouger en moi. Le même éclair que tout à l’heure me traverse la tête. Il m’embrasse la nuque et me serre contre lui. Je le sens grossir en moi. Emoi. L’image de mon corps l’absorbant complètement se forme dans mon esprit et j’ai l’impression qu’une distorsion de l’espace temps nous soulève de terre. Les mouvements se font de plus en plus réguliers et appuyés. Une sensation fulgurante transforme chaque cellule de mon corps en particule de plaisir. Je deviens peu à peu un nuage suave et ouateux dans lequel il s’enfonce confortablement. Acmé. Suspension du temps. Coagulation des corps. Liquéfaction de la réalité.
Au réveil, mon esprit me dit que j’ai rêvé mais mon corps, lui, sait ce qui s’est passé. Il aura toujours le dernier mot dorénavant.
... 30 ans que ça dure ...
16/03/07 - 14:13
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