Première fois ...
Le repas du soir se termine. Le réfectoire se vide peu à peu de ses bruits quotidiens de vaisselle entrechoquée. Perché sur son estrade, Babin, le surveillant, racle consciencieusement son yaourt avec la lassitude de la journée qui s'achève. Comme tous les internes de 4ème, il me reste une heure de récréation, puis ce sera la toilette et le coucher. Profitant de la douceur de ces soirées d'automne, Cauchepin, Rissert, Vendetti, Quemener et moi décidons de reprendre notre partie de cache-cache d'avant le repas, d'autres se joignent à nous, quelques 3èmes également, sans doute lassés de leurs sempiternelles parties de foot.
J'aime ces parties de cache-cache. Elles me donnent l'occasion d'une part de découvrir des recoins insoupçonnés de l'établissement, mais aussi de tirer parti de ma petite taille, ce qui est rare à l'adolescence. De ce fait, je suis devenu le champion de ce jeu !
C'est Rissert qui s'y colle, nous nous éparpillons rapidement. Beaucoup filent vers le terrain de sport, dont les bosquets périphériques constituent des planques faciles, mais faciles à débusquer également. Rapidement, j'essaie de me souvenir des cachettes que Rissert connait déjà, comme celle d'hier, où je m'étais caché entre les deux énormes matelas de réception de saut en hauteur, et j'avais gagné d'ailleurs.
Je décide de me diriger vers la chapelle, car j'ai repéré il y a quelques jours un renfoncement sous l'escalier extérieur. Il s'agit en fait d'une douzaine de marches qui descendent en tournant vers une porte en bois, sans doute une cave.
Je descends et je m'accroupis sur la dernière marche. Parfait. Non seulement, je suis totalement dissimulé, mais en s'agenouillant, un interstice entre deux pierres permet de voir une bonne partie de la cour d'honneur, c'est-à-dire qu'on ne peut arriver à la chapelle sans que je le vois. Je sens que je vais encore gagner !
"On dirait que tu as trouvé la cachette idéale, dis donc !" C'est un des 3èmes qui s'est joint à nous pour la partie. Il est debout en haut des marches, il devait me suivre très discrètement pour que je ne le vois pas arriver. J'ouvre la bouche mais aucun son n'en sort.
"Bon, y'a de la place pour deux, c'est parfait !" dit-il en descendant les marches vers moi. Il s'asseoit sur la dernière marche, tout en s'appuyant de la main gauche sur mon genou droit. Je perçois vivement la chaleur de la paume de sa main. Ce contact me trouble un peu, car j'ai pris l'habitude depuis 2 mois d'attendre le vendredi pour retrouver le plaisir des embrassades familiales, seul nouveau contact physique depuis la bise de "bonne semaine" du lundi matin.
"C'est Yomot, ton nom c'est ça ? Salut, moi c'est Maletta" Et, prolongeant ses mots, sa main droite vient saisir la mienne dans une poignée franche et chaleureuse. La poignée est brève mais elle m'a transmis un mélange de confiance, de respect et de curiosité.
Je n'ai toujours pas prononcé un mot, acquiescant seulement de la tête tout en me demandant comment ce 3ème connait mon nom. Un cri retentit, venant de la cour de récréation. Je mets mon index sur ma bouche pour lui demander de ne plus faire de bruit. Il sourit. Il est brun, doit avoir 15 ou 16 ans, c'est-à-dire 3 ans de plus que moi qui ai un an d'avance. Lui s'est déjà rasé comme le prouve l'absence de duvet au dessus de sa lèvre supérieure. Ses yeux sont vifs et ses lunettes cachent avec peine des sourcils qui se rejoignent.
"C'est sympa votre jeu comme truc, ça permet de bouquiner tranquille !" dit-il en sortant un livre de poche de son blouson.
"C'est quoi ce que tu lis ?" lui demandè-je à voix basse.
"Les enfants terribles " me répond-il en conspirateur, "de Cocteau"
"C'est bien ? ça parle de quoi ?"
"C'est ... terrible ! Tu veux que je t'en lise un passage ?"
"Ok mais je surveille la cour d'honneur en même temps !"
Et il commence à lire un passage, sa voix est différente quand il lit, plus onctueuse. Je suis toujours agenouillé sur la marche pour être en face de l'interstice et voir les alentours. Lui est assis dos à l'escalier et soulève son livre dans la clarté du lampadaire à mercure.
Son coude est venu se caler contre ma cuisse. J'entends sa voix mais n'écoute pas les mots.
Il s'interrompt :"ça te plait ?"
"Oui" mais en fait, ce qui me plait c'est qu'il lise pour moi, pas ce qu'il lit.
Il reprend sa lecture quelques minutes, puis ferme le livre, le serre contre lui et ferme les yeux. Nous restons un moment, un long moment en silence, côte à côte. La fraîcheur du soir tombe peu à peu, et, n'ayant pas de blouson, je ne peux réprimer un frisson.
"Tu as froid ?"
"Un peu"
"Viens" Et il me saisit et me fait basculer contre lui tout en écartant les jambes.
Je me retrouve assis entre ses cuisses, dos contre son torse, et il m'enveloppe de ses bras. Le geste a été parfait, sans heurt, comme si nous l'avions répété de nombreuses fois. Je sens immédiatement la chaleur de son corps qui m'irradie. Je prends une grande respiration, puis je vide mes poumons de façon à plaquer totalement mon dos contre lui. Ma nuque touche ses lèvres et son souffle descend contre mon cou jusqu'entre mes omoplates.
Quelques secondes s'écoulent, une courte éternité.
... à suivre ...
15/03/07 - 14:08
Le temps s'arrête.
En vous lisant, j'ai respiré avec vous. C'est très beau. Je vous envie presque (mais vivement la suite !).
pacorabanne